La porte à tambour de TAPIF: La machine d’un programme de mobilité des jeunes

À la fin de leurs contrats en avril, les participants au programme TAPIF entrent tous dans une grosse période d’introspection. Après une année de rêve en France, ces jeunes doivent tout repenser de leurs avenirs.

Toutes les trois minutes, l’arrêt Jean Jaurès est pris par la foule. Ça ne rate jamais. Le seul point de correspondance entre les lignes A et B, cette station du métro toulousain se remplit des murmures des habitants qui se rendent aux endroits habituels – au travail, à l’école, à la maison.

Le quotidien se passe par ici. Le bourdonnement des lumières fluorescentes, qui illuminent agressivement l’espace souterrain, contribue à l’atmosphère résonnante. Le ronronnement des rames automatisées va et vient des quais avec un rythme perfectionné. On attend, tous, de manière uniforme. On connaît, tous, cette histoire : métro, boulot, dodo. C’est issu de une cadence de vie familière à tout citadin, toulousain ou autre.

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Sauf que cette fois-ci, l’ambiance est rompue. Elle est ponctuée par quelque chose d’étrange. À chaque fois qu’Emily y débarque avec son groupe d’amis, les gens tournent la tête. Tous frais et pétillants, ils se distinguent du reste de la rame immédiatement, sans faire exprès. Ils parlent plus forts. Leurs accents sont aigus. Le débit et la saccade de leurs paroles opposent directement l’accent des occitans qui les entourent.

Chaque année, mille cent jeunes américains comme Emily optent pour le dépaysement en France, dans le cadre d’un poste exceptionnel dans des établissements d’enseignement publics. Ils choisissent de tout délaisser, d’être bien visible à tout moment en vivant dans les villes qui ne sont pas les leurs. Ils goutent à la vie d’expatrié, mais l’arrière-gout les surprend.

Le motif d’entrée

L’intitulé du poste occupé par Emily est celui d’assistante de langue. Comme un millier de ses confrères et consœurs américains, elle est embauchée pendant sept mois par l’Éducation Nationale, en partenariat avec le Centre international d’études pédagogiques (CIEP) et les consulats français aux États-Unis.

Ensemble, ces organismes gèrent le programme TAPIF (« Teaching Assistant Program in France ») qui relient les jeunes américains avec des écoles, collèges et lycées en France. En créant ce statut d’assistant de langue, le ministère avait pour but l’enrichissement de l’enseignement des langues vivantes dans les établissements publics.

De Martinique jusqu’en région Parisienne, des jeunes étrangers viennent de partout dans le monde et convergent en France. Ils sont là pour aider les professeurs professionnels français dans le cadre de l’enseignement des langues. En même temps, les assistants jouissent d’une première expérience dans l’enseignement et une immersion totale dans la langue et la culture française.

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Malgré le fait que les participants au programme TAPIF peuvent avoir entre 20 et 35 ans, le profil typique d’un assistant américain est un jeune très récemment diplômé, le Bachelor’s degree tout chaud dans ses mains. Il (ou, plus souvent, elle) est très motivé. Il veut absolument voyager. Au lieu de se lancer directement dans la vie active ou de commencer ses études de troisième cycle, il veut surtout avoir une expérience de vie loin des conforts familiers de chez soi.

Les assistants veulent vivre en France avec toutes les idées romantiques qui viennent avec : devenir parfaitement bilingue, observer de près le métier d’enseignant, se faire des amis français, peut-être trouver de l’amour. (Et oui, le love est une motivation souvent cachée chez les assistants – placée loin derrière l’approfondissement des capacités linguistiques et la valeur culturelle du voyage international – mais elle est tout de même présente. Un petit check sur l’application Tinder à Nantes, à Lyon ou à Orléans révèlerait tout un tas d’assistants de langue.)

Parfois, le profil typique est quelqu’un qui a déjà voyagé en France lors d’un semestre à l’étranger et qui veut en avoir encore plus. Parfois, c’est un jeune avec trois ans de français scolaire en poche, qui a été touché par Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et donc veut découvrir la magie de Montmartre pour soi-même. Dans tous les cas, un assistant de langue a la soif de l’aventure et un désir de tout quitter pour vivre un moment inoubliable en France.

Un stade de vie complexe

« Je n’étais pas aveugle aux problèmes de ce programme. Je savais qu’est-ce que c’était, être assistante de langue. Je savais dans quoi je m’embarquais, » déclare Monica. Son ton direct montre son sérieux, mais aussi le fait qu’elle a commencé à réfléchir sur cette expérience dès son arrivée.

Originaire du Michigan, Monica est une assistante de langue avec un vrai amour pour la France. Avant de participer au programme TAPIF, elle a étudié pendant cinq mois à Besançon, au Centre de linguistique appliquée de l’Université Franche-Comté. À peine 23 ans, elle vit actuellement à Valenciennes où elle est affectée par l’Académie de Lille pour la durée de son contrat.

Les « problèmes » dont elle parle sont nombreux, et il y a de nombreux assistants qui ne sont pas prêts à tout affronter. Trouver un logement abordable, ouvrir un compte bancaire sans adresse fiscale permanente en France, s’insérer dans une nouvelle communauté, vivre sur un salaire fixe en dessous du SMIC sans le droit légal de cumuler les emplois… Il y a une longue liste des principaux problèmes à régler pendant les sept mois de l’assistanat. Pour certains, l’année sans soutien est dure. La fin du contrat au mois d’avril est, pour eux, la délivrance d’une situation intenable.

Monica a évité ces pièges, grâce a une grosse préparation avant son départ et son esprit de débrouillarde. Cette année, elle s’est exilée chez les Ch’tis pour perfectionner son français, à une dizaine de kilomètres de la frontière belge. Le temps sévère et l’isolation relative de la petite ville correspondent bien à Monica et son projet. Mais sa détermination est testée par cette affectation dans l’ancien Nord-Pas-de-Calais.

Blonde, de grands yeux et avec une voix rauque généreuse, elle raconte la stratégie avec laquelle elle a planifié cette première expérience après l’obtention de son diplôme.

« J’étais consciente du risque d’être affecté dans un tout petit village, donc j’ai choisi le Nord pour son emplacement idéal près de plusieurs grandes villes, » explique-t-elle.

Ici, dans le Nord, elle a trouvé une colocation avec des étudiants français et sa vie se passe plutôt bien. Elle a la chance de voyager partout en Europe pendant les vacances, qui sont nombreuses pour les assistants de langue. Elle s’est fait des amis et elle a même rencontré un petit ami, un jeune français qui est en train d’obtenir son doctorat. Monica semble avoir trouvé sa place.

« Je me sens mieux en dehors des États-Unis, »

avoue-t-elle. « Dans un sens, j’ai décidé il y a longtemps que je voulais rester en France. Mais il faut que je trouve un moyen de le faire, sans avoir l’impression de perdre mon temps. »

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Malgré les beaux voyages et un travail agréable en école, entouré d’écoliers mignons et des collègues plutôt compatissants, il y a quelque chose qui cloche ces derniers temps. Ce qui ne permet pas à Monica de s’épanouir complètement n’est pas relié au programme, ni à son affectation.

Le blocage, en fait, vient juste du moment où elle a décidé de quitter les États-Unis. Démarrer sa vie d’adulte à l’étranger a l’air chic, mais derrière ce rêve se cachent des doutes et des obstacles énormes. Les difficultés émotionnelles qui viennent avec la participation dans un tel programme sont lourdes.

« J’avais tellement de confiance en moi même avant. TAPIF m’a donné de la confiance d’une manière, mais il me l’a détruit d’une autre ».

« Je sais que mon français s’est amélioré. Je suis beaucoup plus autonome que je l’étais avant. Je peux faire avancer des choses d’une façon que je ne pouvais pas avant. Mais quand j’étais à l’université… j’ai fait un semestre à l’étranger. J’ai achevé mon projet de thèse. J’avais l’impression d’être au sommet. Maintenant, avec ce programme, je ne sais plus où aller. Je ne sais plus ce que j’ai comme atout. »

La frustration et la sensation d’incertitude qu’elle ressent ne sont pas inédites pour un assistant de langue. TAPIF ouvre les yeux des assistants à plusieurs possibilités, autant de choses à faire en France qu’on peut s’y perdre. Devenir jeune fille au pair. Tenter la chance d’intégrer la fameuse Sorbonne. Trouver un poste d’enseignant d’anglais fixe. Comment choisir ? Comment faire? Comment réussir?

Et puis, après avoir construit le début d’une vie ici, les assistants ont tendance à ne pas vouloir tout quitter juste pour revenir d’où ils sont venus. Leur appétit a changé. Ils ont le gout pour quelque chose plus rare.

La machine les serre

Malgré leur volonté et investissement dans la formation linguistique des jeunes français, les assistants comme Monica ne sont pas autorisés à rester en France. Le pays ne cherche pas forcement à augmenter le taux d’immigration, et donc le statut d’assistant est clairement temporaire.

Avec, en effet, un CDD de sept mois et un visa de travailleur temporaire qui ne dure rien que pour cette période, ces jeunes sont obligés de quitter le territoire à la fin de la mission. Ni une éventuelle proposition de travail, ni une admission dans un établissement d’éducation supérieur ne peut changer cette règle. Pourtant, cette politique serait tout à fait justifiée et compréhensible, si ce n’est que cette population de jeunes francophiles, ambitieux et hyper motivés, qui se trouvent souvent séduits par l’idée de l’auto expatriation pendant leur participation au programme.

Continuer de vivre en France devient une manière de contourner les galères typiques des jeunes diplômés : l’ennui, la monotonie des emplois qu’ils sont susceptibles de trouver aux États-Unis, ou encore le risque de chômage qui menace même les jeunes depuis la crise financière de 2008.

TAPIF existe depuis quelques années, mais en 2017 il y a un nouvel élément que les assistants doivent considérer avant de repartir : la question de la politique du Président Trump. Les mesures inédites de la nouvelle administration freinent encore plus les envies de rejoindre le pays. Ces francophiles américains, des cosmopolites qui ont maintenant vécu en France, hésitent à quitter le pays de la Marianne pour un président qui est en désaccord complet avec l’échange culturel incarné par la mobilité internationale des jeunes.

Cette aventure à l’étranger crée une population cachée en France, un flux de jeunes qui entrent dans le pays chaque automne et partent chaque printemps, après avoir crée des liens d’amitié, des contacts professionnels et une vie dans l’Hexagone et les départements d’outre mer. Généralement, ils s’efforcent comme Monica de trouver une manière de prolonger cet épisode exotique de leurs vies.

Le calcul est fait

Daniel est un assistant à Vence, dans l’Académie de Nice. Un Californien aimable de tout juste trente ans, il est conscient du fait qu’il est une anomalie dans le programme TAPIF. Ayant obtenu son Master en TESOL (l’enseignement de l’anglais aux non anglophones), Daniel termine sa deuxième et dernière année en France en tant qu’assistant. Son expérience professionnelle et son âge font une différence importante dans son expérience de la fin du contrat.

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« Je sais que je ne veux pas rester. J’adore la France, mais… la France n’est pas chez moi, » explique-t-il. « C’était une expérience exceptionnelle mais ma famille me manque. Je veux revenir m’installer, rembourser mes prêts étudiants et me concentrer sur ma carrière. »

Avec une capacité de prendre du recul et évaluer ses envies, Daniel a pu choisir facilement de revenir à sa vie, déjà à moitié construite en Californie. Avec deux emplois d’enseignant qui l’attendent dans une ville pas loin de sa famille, il est prêt à partir sans un vif désir de se faire une vie de rêve sur le Côte d’Azur.

En plein purgatoire

Les camarades de Daniel, pour la plupart, n’ont pas de projet certain pour le retour obligé aux États-Unis, mais ce n’est pas à cause d’un manque de direction dans la vie, ni du fait de se sentir perdu. Courtney est diplômée de l’université Virginia Tech, une des meilleures universités dans l’état de Virginie, en mai dernier. Elle est partie pour le programme en sachant exactement ce qu’elle voulait faire dans le futur.

« C’était mon projet. Je savais que je ferai ça, » dit-elle de sa participation au programme. « Je savais qu’ensuite je voulais, et je devais, faire un Master quelque part après. »

Son assurance est frappante, une marque de confiance rafraîchissante pour quelqu’un de son âge. La tête sur ses épaules, elle poursuit ses objectifs sans crainte. En 2014, Courtney s’est embarquée pour une année à Caen dans le cadre de son cursus universitaire. Lors de cette année en Normandie, elle a rencontré son petit ami. Ils se sont rencontrés au printemps 2015, en sachant qu’elle devait revenir en Virginie pour finir ses études de premier cycle.

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« Miraculeusement, on est resté ensemble pendant ma dernière année [de cursus aux États-Unis] et donc j’ai demandé l’Académie de Caen avec l’idée qu’il serait toujours là, » précise-t-elle.

Actuellement, son compagnon est à Rouen où il a intégré un programme en alternance. Alors pour l’année prochaine, Courtney a ciblé un Master en marketing dans une école de commerce rouennaise. Avec cela, elle pourrait faire avancer sa carrière et rejoindre son petit ami, qu’elle ne voit que les weekends pour le moment.

Elle n’a pas de plan de secours dans l’éventualité qu’elle ne peut pas intégrer cette école à Rouen, qui semble axée vers les étudiants étrangers et anglophones.

Dans le cas où elle n’est pas admise, elle reviendrait chez elle « pleurer et rechercher un Master aux États-Unis. » Même en s’imaginant un énorme échec, cette fille sûre de soi sait exactement comment elle sortirait du trou.

Crise de la vingtaine, nouveau genre

Même les assistants de langue les plus motivés se trouvent dans le doute à l’arrivée du printemps. Le résultat final des relations qu’ils ont créées et des expériences qu’ils ont vécues est incertain. Ces jeunes pataugent dans le courant persistant de la vingtaine, luttant contre des doutes multiples et des choix infinis dans l’espoir de rejoindre un îlot de stabilité.

Chaque assistant se demande de régler tous ces soucis, de choisir définitivement ce qu’il veut faire et comment construire cet avenir – soit aux États-Unis, soit en France, soit ailleurs – avec une expérience énorme à digérer en même temps.

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Ce qui commence comme évasion rêveuse se transforme en défi absolu. Participer dans ce programme force une nouvelle génération de jeunes à s’explorer, s’évaluer et se mettre en question chaque avril. En fin de compte, ce programme TAPIF change tout, et rien du tout, pour ses participants.

En révélant les possibilités d’une vie dans l’inconnu au charme exotique, une envie se réveille dans ces jeunes : s’organiser pour un meilleur avenir, de vivre heureux. Mais, comme tout autre jeune actif, le chemin nécessaire pour y parvenir reste un mystère. Pour les assistants, la tache est compliquée par l’exposition à une vie d’expatrié quand ils sont au bord du précipice de la maturité.

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2 thoughts on “La porte à tambour de TAPIF: La machine d’un programme de mobilité des jeunes

  1. Cet article est extrêmement bien rédigé! Merci d’avoir partagé toutes ces expériences, tellement réelles et importantes pour mieux comprendre la réalité pour les assistants de langue. Your piece should be posted on the TAPIF application page for all future assistants to read! ❤

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    1. Ah thanks Caroline! 😊 I don’t know about “bien rédigé,” but I’m happy these assistants were willing to talk! TAPIF is such a strange experience for a lot of us…I think the mixed feelings come from the time in our lives when we tend to participate. That whole post-grad, 20-something lost feeling, but now with croissants and cool accents and new cities every other weekend.

      Liked by 1 person

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